Quand on parle d’insectes « utiles », les abeilles ont bonne presse. Les guêpes, elles, héritent souvent du mauvais rôle : agressives, piqueuses, voleuses de confiture… Pourtant, sur le terrain, leurs interactions avec les autres insectes sont beaucoup plus subtiles : compétition, prédation, mais aussi services rendus et associations gagnant-gagnant.
Dans cet article, je vous propose de regarder les guêpes avec l’œil du naturaliste et de l’apiculteur : que se passe-t‑il vraiment entre guêpes, abeilles, autres pollinisateurs et ravageurs de cultures ? Et surtout : que peut-on en faire, concrètement, dans un rucher ou un jardin ?
De quelles guêpes parle-t-on exactement ?
Le mot « guêpe » est un fourre-tout. Pour comprendre leurs interactions avec les autres insectes, il faut déjà distinguer quelques grands groupes :
- Guêpes sociales du genre Vespula et Dolichovespula (guêpes communes, germaniques…) : colonies annuelles, nids papier, ouvrières nombreuses et omnivores. Ce sont celles qui tournent autour des tables de pique-nique.
- Guêpes sociales du genre Polistes (guêpes « papier » à longues pattes) : colonies plus petites, nids à alvéoles apparentes, très gros consommatrices de chenilles.
- Frelons (Vespa crabro, Vespa velutina) : plus gros, régime très carnivore, interactions fortes avec les abeilles domestiques.
- Guêpes solitaires (sphex, guêpes fouisseuses, euméniens…) : chaque femelle construit ses propres cellules et y stocke des proies paralysées (chenilles, araignées, mouches…).
- Guêpes parasitoïdes (ichneumons, braconides, chalcidiens…) : très petites, spécialisées, leurs larves se développent à l’intérieur ou sur d’autres insectes.
Dès qu’on regarde ces groupes séparément, on comprend que leurs relations avec les autres insectes peuvent aller du service rendu massif (régulation de ravageurs) au problème sérieux (prédation sur les abeilles) en passant par des interactions plus discrètes mais essentielles à l’équilibre des milieux.
Les guêpes, grandes prédatrices d’insectes ravageurs
C’est l’aspect le plus sous-estimé : la majorité des guêpes sont des régulatrices d’insectes, souvent considérés comme « nuisibles » par l’agriculteur ou le jardinier.
Chez les guêpes sociales (Vespula, Polistes), les adultes consomment surtout du sucre (nectar, miellat, fruits, jus), mais nourrissent leurs larves avec des proies animales fraîches. Ces proies sont très variées :
- chenilles de noctuelles et de tordeuses sur les cultures maraîchères ;
- larves de coléoptères dans les sols ou le bois ;
- mouches, pucerons ailés, sauterelles juvéniles ;
- autres guêpes ou abeilles, surtout en fin de saison.
Une colonie de guêpes commune peut capturer plusieurs milliers d’insectes par jour au pic d’activité, pendant plusieurs semaines. Dans certaines études, on estime qu’un nid de Vespula peut éliminer plus de 250 kg de proies (poids frais) par saison, majoritairement des insectes herbivores. Ce n’est pas anecdotique à l’échelle d’un verger ou d’un jardin.
Les guêpes solitaires fonctionnent différemment mais avec le même résultat : réduction ciblée de certaines populations d’insectes. Quelques exemples utiles à connaître :
- Sphex et Ammophila : capturent des orthoptères (sauterelles, criquets) ou des chenilles, souvent considérés comme ravageurs des cultures fourragères ou potagères.
- Guêpes « maçonnes » (Eumeninae) : stockent des chenilles de lépidoptères dans leurs nids de boue ; chaque cocon correspond à plusieurs chenilles supprimées.
- Guêpes parasitoïdes : pondent dans des pucerons, des larves de coléoptères, de mouches ou de papillons. Une seule femelle peut réduire à néant une colonie entière de pucerons.
Dans les systèmes agricoles à faibles intrants (peu d’insecticides chimiques), ces interactions sont un allié précieux. Plus la structure du paysage est variée (haies, friches, bandes fleuries), plus les populations de guêpes et d’autres auxiliaires se maintiennent, et plus la pression des ravageurs se stabilise à un niveau acceptable.
Compétition entre guêpes et autres insectes pour la nourriture
Par définition, deux espèces sont en compétition quand elles exploitent la même ressource limitée au même moment. Chez les guêpes, on observe trois grands types de compétition avec les autres insectes :
- Compétition pour le nectar et le miellat (avec les abeilles et les autres pollinisateurs) ;
- Compétition pour les proies (avec d’autres prédateurs ou parasitoïdes) ;
- Compétition pour les sites de nidification (avec d’autres insectes sociaux ou cavicoles).
Compétition pour les ressources sucrées
Les guêpes adultes ont besoin de sucre pour carburant. Elles exploitent :
- nectar de fleurs (surtout les ombellifères, lierre, lamiacées) ;
- miellat produit par les pucerons et cochenilles ;
- fruits mûrs ou endommagés ;
- sources artificielles : sodas, sirop, miel exposé, cadres ouverts.
Sur fleurs, la cohabitation avec les abeilles se passe généralement bien. Les guêpes sont rapides, mobiles, et ne restent pas longtemps sur chaque inflorescence. La compétition nette apparaît dans deux contextes :
- En fin d’été / début d’automne : quand les colonies de guêpes sont au maximum et que les ressources florales diminuent, elles se rabattent plus volontiers sur les ruchers, le miel non operculé, les restes de nourrissement.
- En cas de disette : les guêpes visitent davantage les ruches, testent les entrées, cherchent les fissures. Les colonies d’abeilles faibles deviennent des cibles.
Côté rucher, on voit alors plus de bagarres à l’entrée, de cadavres d’abeilles au sol, parfois un pillage si la défense de la colonie est affaiblie (abeilles âgées, reines défaillantes, forte pression de varroa).
Compétition pour les proies
Les guêpes prédatrices sont en compétition avec :
- d’autres guêpes du même nid ou de nids voisins ;
- les araignées, les coccinelles, les syrphes, les oiseaux insectivores ;
- les parasitoïdes spécialisés (qui ciblent les mêmes chenilles ou pucerons).
Sur le terrain, cette compétition se traduit souvent par des comportements d’« espionnage » :
- une guêpe suit une autre guêpe chargée d’une proie jusqu’à son nid ;
- des guêpes fouillent systématiquement les zones de travail des parasitoïdes ou des fourmis ;
- elles s’attaquent à des insectes déjà affaiblis ou en cours de prédation.
Pour l’agriculteur ou l’apiculteur, ce jeu de concurrence reste globalement positif : il aboutit à une pression globale de prédation sur les ravageurs, même si elle est répartie entre plusieurs acteurs.
Quand les guêpes deviennent prédatrices d’abeilles et de pollinisateurs
C’est le volet qui inquiète le plus les apiculteurs. Toutes les guêpes ne chassent pas les abeilles, mais certaines espèces y recourent volontiers, surtout en fin de saison ou quand d’autres proies se raréfient.
Guêpes communes (Vespula spp.)
Elles capturent principalement :
- abeilles affaiblies ou mortes devant les ruches ;
- abeilles isolées sur fleurs, plus rarement ;
- larves et nymphes dans des colonies déjà affaiblies ou en cours de pillage.
Une colonie forte d’abeilles est généralement capable de repousser quelques dizaines de guêpes par jour sans dommage majeur. Le problème survient quand plusieurs facteurs se cumulent :
- colonie déjà faible (maladie, varroa, reine vieillissante) ;
- disette nectarifère dans l’environnement ;
- présence d’un gros nid de guêpes à proximité.
On observe alors des scènes de « harcèlement » : les guêpes testent en permanence l’entrée, se faufilent entre les gardiennes, repartent avec des morceaux d’abeilles ou de couvain. À terme, la colonie peut s’épuiser et s’effondrer.
Frelon européen (Vespa crabro)
Le frelon européen est un prédateur opportuniste qui capture :
- mouches, guêpes, papillons nocturnes ;
- abeilles sur fleurs ou devant les ruches, mais de manière modérée.
Dans la plupart des contextes, les prélèvements restent faibles à l’échelle de la colonie d’abeilles. Le frelon européen joue par ailleurs un rôle important de régulateur d’insectes forestiers, notamment des coléoptères saproxyliques et de certains lépidoptères.
Frelon asiatique (Vespa velutina nigrithorax)
Le cas du frelon asiatique est à part, mais il illustre parfaitement une interaction de type prédation spécialisée sur les abeilles :
- prédation en vol stationnaire devant les ruches ;
- sélection préférentielle des butineuses chargées de nectar ou de pollen ;
- pression cumulée pouvant atteindre plusieurs dizaines de butineuses par jour et par ruche en période de forte activité.
Cette pression modifie le comportement des colonies :
- réduction des sorties de butinage ;
- agitation prolongée à l’entrée ;
- stress thermique (amas d’abeilles à l’extérieur) ;
- chute des réserves en miel et en pollen à l’automne.
On voit bien ici comment une relation de prédation directe, lorsqu’elle est intense et déséquilibrée, peut déstabiliser tout le fonctionnement d’un rucher.
Symbioses et associations moins visibles autour des guêpes
On parle moins souvent des interactions positives ou neutres entre les guêpes et d’autres insectes, pourtant elles existent, parfois de façon très fine.
Partage des ressources florales avec les pollinisateurs
Quand les guêpes butinent, elles ne sont pas aussi efficaces que les abeilles pour le transport de pollen (corps plus lisses, comportements différents), mais elles participent malgré tout à la pollinisation de certaines plantes :
- ombellifères (fenouil, carotte sauvage) ;
- lierre, très important à l’automne pour de nombreux insectes ;
- plantes à petites fleurs et corolles ouvertes.
La présence simultanée de guêpes, d’abeilles, de bourdons et de syrphes sur ces plantes crée un réseau de pollinisation redondant : si une espèce décline sur une parcelle donnée (par exemple l’abeille domestique après un épisode de varroa ou d’intoxication), les autres peuvent compenser en partie la fonction.
Réseaux trophiques complexes avec les pucerons
Les pucerons sont au centre de nombreuses interactions :
- ils produisent du miellat, consommé par les guêpes, les fourmis, les abeilles ;
- ils sont parasités par les guêpes parasitoïdes (Aphidius et autres) ;
- ils sont transportés et protégés par certaines fourmis.
Les guêpes sociales profitent du miellat sans forcément détruire la colonie de pucerons. Les parasitoïdes, eux, vont réguler cette colonie. On obtient alors une situation de coexistence dynamique : le puceron nourrit une chaîne complète, du parasitoïde au prédateur, en passant par les insectes butineurs.
Co-habitation dans les mêmes structures
Dans les milieux riches en cavités (vieux arbres, bâtiments, murs en pierre), on trouve souvent :
- des nids de guêpes sociales ;
- des nids d’abeilles sauvages (osmies, mégachiles) ;
- des nids d’abeilles mellifères à l’état « ensauvagé » ;
- des guêpes parasitoïdes spécialisées sur ces différents nids.
Cette cohabitation crée des micro-communautés d’insectes, chacun occupant sa niche. Les interactions directes ne sont pas toujours agressives ; souvent, chaque espèce évite le voisin, sauf en cas de disette ou de dérangement important.
Quels enseignements pratiques pour le rucher et le jardin ?
Pour un apiculteur ou un jardinier, l’objectif n’est pas d’éradiquer les guêpes (impossible et contre-productif), mais de :
- protéger les colonies d’abeilles quand elles sont vulnérables ;
- tirer parti des guêpes comme auxiliaires de régulation ;
- limiter les situations de conflit par quelques gestes simples.
Limiter l’attractivité du rucher pour les guêpes
- Éviter les sources de miel exposé : cadres dégouttants, hausse à lécher posée à l’air libre, nourrisseurs ouverts trop longtemps. Tout miel accessible est une invitation au pillage, par les abeilles comme par les guêpes.
- Réaliser le nourrissement le soir : activité des guêpes plus faible, temps pour les abeilles de stocker le sirop avant la matinée suivante.
- Réduire les entrées des colonies faibles : porte d’entrée plus étroite = défense facilitée, moins de guêpes qui se faufilent.
- Évacuer rapidement les déchets de cire et de miel : ne pas laisser traîner les opercules ou les vieux rayons à proximité immédiate du rucher.
Surveiller la dynamique des colonies
Une colonie très visitée par les guêpes est souvent un symptôme, pas seulement une cause :
- rechercher une reine défaillante, un problème de couvain, une infestation de varroa ;
- évaluer le poids de la ruche : manque de réserves = plus grande attractivité, défense affaiblie ;
- observer l’attitude des abeilles à l’entrée : alignement de gardiennes, bagarres continues, abeilles qui courent partout sont des signaux de stress.
En agissant sur la vigueur globale de la colonie (traitement varroa, renouvellement de reine, apport de ressources si nécessaire), on réduit indirectement l’impact des guêpes.
Piégeage : avec modération et au bon moment
Le piégeage des guêpes et des frelons est un sujet sensible. Mal utilisé, il détruit plus d’auxiliaires qu’il ne protège réellement les abeilles. Quelques repères :
- Piégeage de printemps : peu sélectif. Les reines fondatrices de guêpes sont capturées, mais aussi énormément d’autres insectes. À réserver à des contextes très particuliers (pression avérée, ruche dans zone urbaine très contrainte).
- Piégeage ciblé autour des ruchers en fin d’été : plus efficace pour réduire la pression locale, surtout pour le frelon asiatique, à condition d’utiliser des appâts et des dispositifs aussi sélectifs que possible.
- Vérifier régulièrement les pièges : libérer les insectes non ciblés quand c’est possible, éviter les noyades inutiles.
L’objectif n’est pas de « faire le vide », mais de limiter la pression directe sur les ruches dans les périodes critiques.
Aménager l’environnement pour équilibrer les interactions
Plus un milieu est varié, plus les interactions entre guêpes, abeilles et autres insectes se diluent :
- Haies diversifiées : sources de nectar échelonnées dans le temps, supports de nidification pour les guêpes solitaires et les abeilles sauvages.
- Bandes fleuries : attirent une multitude de proies pour les guêpes prédatrices, qui chasseront alors moins autour des ruches.
- Présence de vieux bois, tas de branches, murets : habitats pour une faune auxiliaire variée, dont de nombreuses guêpes parasitoïdes et solitaires.
En pratique, on constate souvent que les ruchers situés dans des paysages complexes et riches subissent moins de prédation intense de la part des guêpes que ceux installés dans des milieux pauvres (zones industrielles, grands champs nus, parkings, etc.).
Changer de regard sur les guêpes
Les guêpes ne sont ni des « gentilles » ni des « méchantes » : ce sont des insectes sociaux ou solitaires insérés dans des réseaux d’interactions très denses avec les autres arthropodes. Elles mangent beaucoup d’insectes, parfois ceux qu’on voudrait protéger (abeilles, papillons), très souvent ceux qu’on cherche à réguler (pucerons, chenilles, mouches).
Pour l’apiculteur, la clé est de bien distinguer :
- les interactions normales et supportables : quelques guêpes opportunistes, prédation légère, nettoyage des cadavres ;
- les situations de déséquilibre : colonies affaiblies, frelon asiatique en nombre, guêpes profitant de ruches mal gérées ou de nourrissements exposés.
En observant régulièrement vos ruches, en soignant la qualité de l’environnement et en intervenant de manière ciblée plutôt que systématique, vous pouvez transformer une partie des guêpes présentes sur votre terrain en alliées silencieuses, tout en limitant les dégâts des espèces les plus problématiques.
La prochaine fois que vous verrez une guêpe découper une chenille sur une feuille de chou ou « nettoyer » les abords d’un rucher, demandez-vous : est-ce un ennemi à abattre, ou une pièce d’un puzzle plus vaste dont mes abeilles profitent aussi, indirectement ?
